05 avril 2024

 

Paul et Vanessa. Chapitre VIII . Vacances à Nice.

 Noël 2023. 

Cinq mois sont passés depuis cet inoubliable séjour à Saint Malo où Paul et Sylvie ne se sont pas contentés de dormir côte à côte. Sylvie a repris son travail qu'elle adore et Paul a repris son inactivité qu'il déteste. 

Depuis qu'il est retraité, Paul pense et quand il pense, il déprime. 

Pendant quelques années, les kholles au lycée de Nancy ainsi que son essai de roman lui ont un peu occupé l'esprit.

Mais depuis qu'il a renoncé à écrire ou plutôt qu'il a échoué dans sa tentative, plus rien ne l'intéresse..

" Dieu que j'étais heureux quand j'étais prof ! "

Paul essaie de lire .

Dernier ouvrage lu : "Le labyrinthe des égarés" d'Amin Maalouf. 

"Mais comment est-il possible de recueillir autant d'informations sur l'histoire de La Chine, du Japon, de la Russie et des USA ?"

 Paul ne peut pas s'empêcher de se comparer aux écrivains qu'il lit et évidemment il en conclut qu'il est une nullité sans nom.

 De ses diverses lectures, Paul a certes mémorisé  quelque extraits, mais ce sont toujours les citations les plus sombres qui lui reviennent à l'esprit, comme celle-ci, sa préférée :

"Même en écarquillant les yeux, l'Homme ne voit rien. Il tâtonne en trébuchant sur la route obscure de la vie, dont il ne sait ni d'où elle vient, ni où elle va. Il est aussi angoissé qu'un enfant enfermé dans le noir."

“Cet homme qui ne voit rien, qui n'a jamais rien vu, qui a passé sa vie à perdre l'équilibre, c'est moi, Paul.

Parfois, les bons jours, il se dit qu'il n'a pas été aussi aveugle que cela puisqu'on l'a souvent qualifié, en salle des profs, d'oiseau de mauvaise augure, de rabat-joie, de Cassandre quand il annonçait à  ses collègues de sévères régressions dans les domaines économique, industriel, éducatif, culturel, politique qui se sont effectivement produites.

“J'ai même pêché par excès d'optimisme (se dit-il quand il a le moral), car jamais je n'avais imaginé que mon pays mourrait avant moi."

Les vacances approchent, celles de Sylvie - Paul, lui, vaque en permanence et par conséquent n'a plus de vacances.

Paul et Sylvie ont fait, pour leurs vieux jours comme on dit vulgairement,  l'acquisition d'un petit appartement à Nice.

 L'été, baie de Saint-Malo, l'hiver, baie des Anges, la vie devrait être belle...

Pourtant Paul est de plus en plus sombre. Plus jeune, il passait pas mal de temps, trop déjà, devant la télé. Aujourd'hui, quand il appuie sur la touche on de la télécommande, ce qu'il ne peut s'empêcher de faire, il ne se passe pas deux minutes avant qu'il éteigne. 

Mais il faut se tenir informé, se dit-il, pour se donner bonne conscience. 

Si la télé est devenue ordurière, il faut bien vérifier.

Le lynchage médiatique d'un acteur par des journalistes surjouant les vierges effarouchées alors qu'ils sont à la botte d'un pouvoir politique corrompu et d'une inculture abyssale, a rendu Paul fou furieux.

"Ça aussi, moi, l'oiseau de mauvaise augure incarné, je ne l'avais pas imaginé. "

Paul lit de plus en plus de romans ou d'essais philosophiques parfois même si cela n'est pas très naturel pour lui et pour s'encourager,  il récite cette autre citation qu'il a retenue, sans effort celle-ci, il y a déjà fort longtemps:

"J'ai reçu [des hommes] plus de choses par le livre que par la poignée de main. Le livre m'a fait connaître le meilleur d'eux-mêmes, ce qui les prolonge à travers l'Histoire, la trace qu'ils laissent derrière eux."


Paul et Sylvie sont arrivés à Nice .

Paul est plongé dans sa nouvelle  lecture : 

"Also sprach Zarathustra. Ein Buch für Alle und Keinen"

Sylvie proteste vivement :

"Il fait dix-huit degrés, un soleil resplendissant, nous sommes venus ici pour marcher en pleine nature dans l'arrière-pays et tu achètes un nouveau livre!

-Sylvie, c'est bien toi qui m'a proposé  de gravir demain le sentier de Nietzsche à Eze, non ?

-Oui, lapin, mais cela ne nécessite pas du tout d'avoir lu

cette oeuvre difficile contenant en outre des passages plats ou insipides.

Et en langue allemande!  Tu deviens fou, Paul ! ... Ah, je comprends, tu veux faire le pédant de Nice, c'est cela ?

-Cette contrepèterie, tu me l'as déjà servie deux fois Sylvie, renouvelle-toi !

Mais tu as raison, ce n'est pas un livre pour moi...

 "Avers" de Le Clézio, tu m'autorises, chef ?

-OK ! Alors que l'on devrait être heureux de découvrir notre nouveau lieu de vacances, Monsieur a décidé de donner libre cours à son mauvais caractère. Tu n'as pourtant pas regardé la télé une seule seconde depuis que nous sommes arrivés.

-Non, mais tu sais, Sylvie, internet et les zéros sociaux, ce n'est pas mieux.

-Tu contrepétes, cela me rassure, lapin. Tu ne m'avais pas dit que tu avais déniché un blog de qualité  avec des commentaires parfois divertissants ?

-Oui, mais, ces derniers temps, les débats sur les sites les plus respectables se focalisent parfois sur les mêmes sujets glauques qu'à la télé, c'est consternant . Ce n'est pas moi qui deviens fou, c'est le monde qui se transforme en un immonde marécage. En lisant Nietzsche en allemand, j'essaie de m'extraire de cette boue.

Reste le plus longtemps possible dans ta tour d'ivoire mathématique, Sylvie ; elle te protège, c'est ton cocon, je ne t'en veux pas.

A ces mots, Sylvie reste sans voix.

-Allons continuer de discuter sur la Prom', lapin; le soleil, lui, est resté fidèle mais il ne nous attendra pas.

Après la Prom', direction Eze le lendemain comme prévu. 

Sylvie a programmé le départ sur le sentier de Nietzsche vers onze heures du matin.

Mais Paul a passé une mauvaise nuit, il essaie même de demander un report de la randonnée. Mais la requête a été refusée, Sylvie a été inflexible, elle n'a pas apprécié le comportement de son époux depuis leur arrivée à Nice.

Le départ eut donc lieu à l'heure prévue. 

Le début du chemin est un escalier constitué de nombreuses marches assez hautes. Sylvie les gravit à  la vitesse d'une chèvre et Paul ne put la suivre.

Un quart d'heure plus tard, la randonneuse pressée consentit enfin à faire une pause pour attendre son compagnon qui hésitait à rebrousser chemin.

-Que t'arrive-t-il, Paul, toi qui jadis adorais arpenter les chemins montagneux de l'île de la Réunion, toi qui naguère encore te régalais de sillonner Cascade de la Pissoire, Haut du Tot et autres sentes forestières de tes Vosges natales ? La marche en montagne dissipe les idées noires, la solitude, l’espace, le silence, voilà le vrai bonheur. C'est bien toi qui tenais ce genre de propos il y a quelques années ? 

- J'ai soixante neuf ans, dix de plus que toi et j'ai eu un sommeil agité cette nuit, tu te rends compte Sylvie, que ce que tu fais là s'apparente à de la maltraitance ?

- Et pourquoi n'as-tu pas bien dormi ?

- Je te le dirai un jour .

- Ah, je crois comprendre, c'est le lourd secret dont tu m'as parlé à Saint-Malo cet été qui refait surface. J'attendrai. "Tout ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort" a écrit le philosophe .

- Et la mort nous rend plus fort encore.

- Je vois que tu n'as pas complètement perdu le sens de l'humour; d'accord, je ralentis et je t'attends, lapin. Je t'ai réservé une surprise à l'arrivée .

Malgré les efforts de Sylvie, la suite du parcours fut un peu tendue elle aussi.

Paul répétait en boucle et à voix haute les quelques citations qu’il avait retenues de son dernier auteur préféré et en allemand s’il vous plaît, à dessein pour contrarier Sylvie qui ne comprenait pas un traître mot de cette belle langue, c’était son talon d’Achille, Paul le savait.

“Gott ist tot, Gott ist tot, Gott …

– C’est pour te donner du courage que tu hurles ainsi ?

Allons, allons, quatre cent vingt mètres de dénivelé, ce n’est pas l’enfer !

– Mais qu’elle est sotte, mais qu’elle est sotte, comme si le dénivelé était le seul élément à prendre en considération. Quatre cents mètres de dénivelé pour une longueur totale de un kilomètre, ce n’est pas du tout pareil que quatre cents mètres de dénivelé pour un sentier de dix kilomètres !

C’est la pente qui tue !

– Très bien , je constate que tu es encore capable de contrepéter en plein effort, je vais donc pouvoir accélérer le pas.

– Non, non, Sylvie, non, j’arrête de citer en allemand, je te le promets.

Paul tint sa promesse, il continua de claironner des aphorismes mais uniquement en français :

“La folie est quelque chose de rare chez l'individu; elle est la règle pour les groupes, les partis, les peuples, les époques. ”

-Tu vois Sylvie, c'est à peu près ce que je t'ai répondu hier quand tu m'as demandé  si je devenais fou, alors que je n'avais pas encore lu cette sentence du philosophe. 

Je pense comme Nietzsche. Son sentier excepté, j'adore tout de lui :  

Zarathoustra, Le Gai Savoir ... 

Paul répète "Zarathoustra, le Gai Savoir" …  "Zarathoustra, le Gai Savoir "…

en attendant une réaction de Sylvie qui ne vint pas.

-Il y avait une contrepèterie dans ce que je viens de dire, tu faiblis,  Sylvie .

-Zarathoustra, Le GARS SAIT voir. Logique, un prophète  sait voir.

Arrivé au bout du chemin, Paul ne put s'empêcher de hurler :

"Et quand tu arrives en haut de la montagne, continue de grimper!"

- C'est encore Nietzsche qui a écrit cela ? demanda Sylvie.

- Pfff...  ! C'est un proverbe tibétain. 

- Dis-moi plutôt ce que tu me réserves. 

- Jardin botanique, avant ou après  le repas, c'est toi qui décides.

- Après, bien sûr, j'ai besoin de récupérer.

Le point de vue époustouflant sur la grande bleue à l’arrivée du sentier immobilisa le couple pendant plusieurs minutes.

Puis Sylvie entraîna son compagnon dans les petites venelles, les ruelles escarpées et sinueuses, les escaliers encore et encore avant de se poser enfin à la terrasse d’un restaurant du village médiéval. Paul, à la dérive, se laissa diriger une fois de plus.

Champagne à l’apéritif, ce n’était vraiment pas nécessaire, mais Sylvie a insisté.

Et, en milieu de repas, fatigue et alcool aidant, Paul craque:

Sylvie, cela fait très longtemps que je voulais te le dire, je me suis toujours tu de peur de te faire souffrir, mais je crois que l’heure est venue .

-A La Réunion, je n’avais pas trente ans, elle avait seize ans, j’ai eu une aventure avec l’une de mes élèves, qui m’a beaucoup traumatisé. Même si dans les années quatre vingt, à Saint Denis de la Réunion, ce type de relation était très fréquent - certaines filles étaient prêtes à tout pour conquérir un professeur métropolitain du lycée Leconte de Lisle, un zoreil fonctionnaire pour une jeune Réunionnaise, c’était un butin, une capture, une prise et parmi les fonctionnaires, les jeunes profs étaient tout en haut de la hiérarchie des trophées.

J’ai beaucoup culpabilisé. Un professeur ne séduit pas et ne se laisse pas conquérir par un élève, toute mon éducation a été fondée sur ce type de principes moraux. La loi prévoit d’ailleurs que lorsqu’on est est en position d’autorité, le consentement n’est possible qu’à partir de 18 ans. Je me considérais comme un délinquant et à la fois comme une victime sexuelle et pourtant j’étais incapable de rompre.

A cet instant, Sylvie intervient, faisant mine de s’étrangler .

“ Une victime, laisse-moi rire, Polo, tu te moques de moi !

– D’accord, Sylvie, puisque tu le prends ainsi, tu ne connaîtras pas la suite.

Après le repas, direction jardin botanique, Sylvie en a décidé ainsi.

Paul, une fois de plus, traîne les pieds mais ne regrette pas de s'être laissé convaincre, dans un premier temps seulement.

 Les nombreuses plantes grasses et méditerranéennes, les collections de cactus, la vue sur la grande bleue toujours aussi fabuleuse, Sylvie y resterait des heures.

 Et effectivement, elle s'attarde tellement que Paul s'impatiente :

 - Sylvie, arrête s'il te plaît de te prendre pour la jeune botaniste qui contemple avec amour le plant qui vient de la guinée, que cherches-tu  ?

 - Belle contrepèterie, Paul, tu as donc fini de bouder ?

 A cet instant, Paul regarde sa montre et blémit  . 

 -Seize heures trente, quarante cinq minutes pour redescendre-je ne suis pas une chèvre, on ne sera pas en bas avant la tombée de la nuit, bravo, Sylvie, tu m'as piégé une fois de plus, je suis dans le pétrin.

 - Oui, Paul, tu es le vaincu de mon cœur !

- Tu as emporté des frontales, j'espère ? 

 - Pas de frontales, pas de torches, pas même une lampe de poche, lapin .

 A cet instant, Paul est proche de l'évanouissement.

 Sylvie sent qu'elle ne peut aller plus loin dans son jeu .

 -Tu te souviens que je t'avais parlé d'une surprise à l'arrivée ?

  -Non.

  -Tu te souviens d'être passé devant un hôtel magnifique surplombant la  Méditerranée juste après avoir quitté le sentier ?

  -Oui.

  - Pour toi et moi, mon amour, j'ai réservé la suite Nietzsche à La Chèvre d'Or, un petit coin de paradis.

 A ces mots, Paul perdit connaissance.

Sylvie n’eut pas le temps de pâlir, Paul se releva immédiatement .

-Parfaite ta simulation, Paul, j’y ai vraiment cru.

– Mais je me suis véritablement évanoui, Sylvie ! Pour la prochaine surprise, s’il te plaît, opère avec davantage de progressivité, là c’était vraiment brutal ! Cependant oui, ton initiative est formidable, la suite du philosophe à La Chèvre d’Or, quel magistral cadeau de Noël, ma chérie !

– Rejoignons vite la chambre pour nous installer afin de pouvoir admirer le coucher de soleil sur la Baie des Anges depuis notre terrasse privée .

Comme l’été dernier à Saint-Malo sur la plage du sillon, cet hiver à Nice sur les collines surplombant la baie, quand la lumière se battit avec la nuit avant que celle-ci ne gagna, douceur, quiétude et complicité furent inéluctablement au rendez-vous.

Les querelles furent oubliées, Paul et Sylvie apaisés.

Le dîner commença donc dans une parfaite sérénité.

Mais à la fin du repas, Sylvie ne put s'empêcher de revenir sur les révélations et confessions que Paul avait livrées lors du déjeuner. 

-Reprenons, Paul, cette relation avec ton élève, j'aimerais en savoir un tout petit peu plus.

 -D'accord, tu me poses des questions toutes simples et je réponds par oui ou par non, ou en trois mots maximum, ne m'en demande pas plus pour aujourd'hui.

 -Combien de mois, cette histoire ?

 -Un .

 -Les histoires d'amour entre profs et élèves finissent très mal, en général , tu ne le savais pas ?

 -Si.

 -Un seul mois, il n'y a pas de quoi être traumatisé. 

 -Si .

 -Tu ne m'avais pas  dit que tes collègues féminines à la Réunion te sollicitaient beaucoup ?

 - Si.

 -Alors pourquoi avec une élève ?

 -J'ai eu les deux.

 -Pas en même temps, j'espère. 

 -Si.

 -C'est horrible, c'est monstrueux !

 -Oui...

 Stop, ce sera tout pour ce soir Sylvie. Les desserts sont servis.

 Magie de la Baie Des Anges, miracle de la cuisine de l'hôtel de La Chèvre d'Or, après le splendide coucher de soleil et malgré l'interrogatoire musclé au repas du soir, la nuit fut magnifique, elle aussi et Sylvie, comme  Il y a cinq mois à l'hôtel " Le Nouveau Monde", à Saint Malo, fut comblée jusqu'à l'extase.


De retour à Nice, Sylvie passa une grande partie de son temps dans les musées de la ville pendant que Paul lisait l'œuvre de son philosophe préféré.

Le soir, Sylvie essayait d’arracher au compte-gouttes et avec d’infinies précautions quelques bribes supplémentaires des confessions de Paul sur le sujet ultra-sensible de son vécu dans les îles de l’océan indien.

C’est ainsi qu’elle apprit que sa collègue, maîtresse auxiliaire d’origine malgache, avait pris prétexte de venir emprunter un livre de sciences physiques réclamé par sa fille pour s’introduire un week-end dans son appartement de Saint-Denis de la Réunion.

– Tu ne pouvais pas lui apporter au lycée, ce livre ?

– Elle m’avait demandé avec tellement de gentillesse de pouvoir consulter ma bibliothèque de manuels scolaires afin de mieux choisir, je n’ai pas pu refuser.

– Ensuite ?

– Dans mon minuscule appartement , la bibliothèque et la chambre étaient contiguës, connexes.

– Ah, je comprends, vous avez trébuché et vous vous êtes retrouvés allongés sur le lit ?

– En résumé, c’est cela.


Derniers jours de vacances à Nice avant le retour à Gérardmer.

Sylvie a encore avancé dans son enquête en dissertant habilement avec Paul sur ce que Nietszche a écrit sur l’oubli .

« Souviens-toi d’oublier ».

“Sais-tu, Paul, que Nietzsche a postulé que l’oubli a une positivité, qu’il est même une condition sine qua non du bonheur. Le passé nous empêche de vivre pleinement le présent. L’oubli n’est pas une défaillance de la mémoire mais une force de la volonté qui veut savourer la vie. Oublier rend heureux. Mais pour que tu puisses digérer ton passé, il est sans doute nécessaire que tu ne gardes plus aucun secret au fond de ta mémoire.

– Oui, probablement ; pose-moi des questions précises comme la semaine dernière et j’essaierai d’y répondre.

– D’accord. Cette relation avec ta collègue comorienne a-t- elle duré longtemps ?

– Malgache, pas comorienne, abaisse ton mépris d’un cran s’il te plaît.

– Alors, combien de mois ?

-Deux week-end.

– Pfff… Une telle relation, née fortuitement pour des raisons physico-mathématiques (connexité des pièces, chute sur un lit, contact puis réunion des corps) c’est une aventure sans lendemain, une relation sexuelle sans suite.

Mais quel crime a-t-elle donc pu commettre, quelle violence a-t-elle exercé en un temps si court, pour provoquer un tel traumatisme psychique ?

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05 mars 2024

 

Paul et Vanessa . Chapitre VII. Confidences à Saint-Malo .

"Pour ses prochaines vacances, je vais proposer à Sylvie un séjour en amoureux en Bretagne."

"Réserve, réserve, mon lapin" lui répond son épouse, ravie de l'initiative.

Première destination : Saint-Malo. Paul ne lésine  pas sur la qualité, ce sera un hôtel le long de la plage "du Sillon", classée plus belle plage de France.

"Si le taux actuel de l'inflation continue pendant plusieurs années encore, nous allons sombrer de façon exponentielle vers les bas-fonds de la pauvreté"  lui avait asséné  Sylvie un matin au réveil après un cauchemar .

Paul, qui connaissait un peu la perversité de l'insidieuse fonction exponentielle, avait décidé de ne plus penser au lendemain pour freiner ses dépenses: Ce sera donc un “quatre étoiles” et une chambre avec vue sur mer.

Vingt heures, arrivée à la chambre de l'hôtel. 

La marée est au plus bas, la vue est magnifique : Brises lames en rondins de bois, fortifications en fond de paysage, une plage dorée de sable fin d'une immensité rare et surtout, un coucher de soleil absolument magique. À Maurice, La Réunion, Madagascar, aux Seychelles, à Rio de Janeiro, en Corse, à Gérardmer, dans les tableaux de maître, Paul avait vu toute sorte de couchers de soleil, mais pas un seul qui regorge de tant de couleurs et, miracle breton,  dont l'apparence change complètement minute après minute .

Sylvie et Paul restent scotchés au balcon pendant plus d'une heure 

  "Le nouveau monde " nom de l'hôtel,  ce n'est pas le Canada, ce n'est pas l'Amérique, se dit Paul, le nouveau monde, c'est Saint-Malo !

Le repas est pris au restaurant de l'hôtel. Grisé, enivré par l'air marin et ce coucher de soleil qui avait patiemment attendu son arrivée pour l'accueillir dans le plus grand faste, Paul est résolu à dîner copieusement et sans se soucier des considérations  matérielles.

" Pommard, Mouton-Rothschild, c'est toi qui choisis, Sylvette"

 -Mouton, mon canard.

 -Année ?

 -1986, bien-sûr, l'année de notre mariage, lapin .

 (Un peu réticent les premières années  parce qu'il se souvenait qu'il fut autrefois un poussin bleu maltraité, Paul acceptait maintenant que Sylvie le nomme ainsi )

 Ayant remarqué  le léger rictus de son lapin lorsqu'il repéra le vin sur la carte, Sylvie la lui prit des mains et affirma avec un sourire mal dissimulé :

 " Oui, c'est vrai, mon cru n'est pas cadeau"

 Sur le moment, Paul ne saisit pas la contrepèterie et ce n'est qu'après avoir goûté  le vin qu'il s'esclaffa, avec un bon quart d'heure de décalage. 

 Il faut dire que Sylvie l'épuisait avec ses contrepèteries quotidiennes et toujours différentes. 

Elle contrepétait non seulement quand elle s'adressait à Paul mais aussi lors de ses échanges avec ses enfants et son entourage en général. Paul lui fit comprendre plusieurs fois que c'était devenu très lassant. Et Sylvie lui expliqua qu'elle en avait parfaitement conscience, mais que c'était plus fort qu'elle, c'était une sorte de maladie mentale. Elle lui confia qu'elle avait même consulté, en catimini, deux psychiatres, qui avaient établi le même diagnostic : Il n'y a rien à faire, son état reviendra très probablement progressivement à la normale lorsqu'on changera de Président.

Et ce soir-là, au début  du repas, Sylvie se surpassa : Ce fut un déluge de contrepèteries.

 Est-ce la surexcitation après ce long voyage (Gérardmer Saint-Malo d'une seule traite) l'effet du champagne pris en apéritif (une demi-bouteille de Ruinart Rosé), le choc du coucher de soleil inondant la vue sur mer à leur arrivée , la contrariété lorsque fut servi le vin ou probablement tout cela à la fois, Sylvie se déchaîna comme jamais.

 Point de départ des joutes verbales, le Mouton-Rothschild qui fut servi affichait un millésime de 2006 et non pas 1986 comme attendu.

 Paul le savait, il n'y avait pas d'autre choix sur la carte des vins mais il l'avait caché à Sylvie pensant qu'après le Champagne, Sylvie, qui supportait moyennement l'alcool, serait dupe. Un  professeur de maths n'est pas facile à berner et a fortiori lorsqu'il s'agit de chiffres, Paul avait cette fois, c'était pourtant exceptionnel chez lui, pêché par excès d'optimisme.

 " 2006, tu te moques de moi, lapin ? Tu croyais vraiment me tromper avec ton grand vin au parfum de mystère  ?

 -N'en bois pas, s'il ne te convient pas.

 -Mais je veux du vin aussi ! Et si tu es incapable d'assumer, je pars sur le champ dénicher un vieux Pommard bien chambré ! 

 Paul, qui avait enfin déchiffré une contrepèterie sur les trois précédemment décochées, il est vrai, en rafale, fit un gros effort pour reprendre la main tout en calmant le jeu:

 "Sylvette, ma chérie, tu le sais bien, c'est à l'amie que j'offre mon vin. Nous n'allons pas nous fâcher une fois de plus pour un breuvage, ton propre vin me conquit tant et tant de fois !"

 Premier plat au menu: (c'est Paul qui avait choisi le menu)

 Velouté de petits pois au maquereau fumé. 

 "Des petits pois pour dîner, cela ne m'étonne pas de toi, mon maquereau"

- Sylvie, je t'en supplie, faisons une pause de contrepet pour ce soir.

- D'accord, une pause pour dîner, mon lapin, mais ce soir seulement.

Paul, las, épuisé par ce jeu qui ne le distrait plus du tout et où il est largement dominé, fait mine de se lever de table pour rejoindre sa chambre.

"Promis, lapin, j'arrête. "

Sylvie tint sa promesse et la suite du repas se déroula dans une ambiance beaucoup plus détendue et décontractée, l'élégance et la magie du grand cru bordelais furent libérateurs, salvateurs, ce repas qui avait si mal commencé se termina dans la bonne humeur. Ils arrivèrent dans la chambre dans un état d'ébriété indéniable mais joyeux et réconciliés.

Après la reprise de l'écriture de son livre, Paul s'était progressivement éloigné de Sylvie, totalement absorbé par une entreprise probablement trop ambitieuse pour ses capacités . On ne s'improvise pas écrivain comme cela. C'est difficile d'écrire, Paul l'avait appris à ses dépens. Le livre ou la retraite ou peut-être les deux, l'avaient complètement isolé de son entourage et détaché de Sylvie. Plus aucun échange d'affection et de trés rares et misérables relations sexuelles .

Miracle malouin, à l'hôtel du Nouveau Monde, après le magnifique coucher de soleil, la nuit fut très belle, elle aussi et Sylvie comblée. 

Le lendemain matin, Sylvie ne commit aucune contrepèterie, c'était pourtant devenu rituel chez elle pour commencer la journée et bien sûr cette exception interrogea Paul.

" Et si c'était moi la cause de ce trouble mental et non pas l'élection de clowns politiques à la tête du pays, comme l'avaient diagnostiqué  les psychiatres ?

Bien sûr Sylvie a toujours eu un goût immodéré pour les jeux de mots, mais cette manie de contrepéter s'était nettement aggravée dès que j'avais repris mon labeur, ma corvée  de pseudo-écrivain qui épuisait toute mon énergie et anéantissait mon altruisme, ma sensibilité,  mon humanité. 

J'en suis certain maintenant, je suis responsable, je suis coupable de l'étiolement puis de la déchéance de notre relation.

Quel idiot suis-je de m'être pris pour un écrivain, c'est ce défi insensé du directeur artistique du festival du livre de Nice qui m'avait fait perdre la tête. ("Si vous avez quelque chose à vendre, je vous invite, m'avait-t-il lancé pour couper court, probablement, à notre conversation qui l'avait irrité “) 

C'est difficile d'écrire, particulièrement lorsqu'il s'agit de narrer une histoire d'amour que l'on a pas vécue, tout roman comporte une part d'autobiographie.

Et a fortiori lorsqu'on a passé presque quarante ans de sa vie à enseigner la physique et la chimie. Combien de mots le prof de physique moyen que je fus a-t-il utilisé  pendant ses cours ? Deux cent cinquante, trois cents ? 

Sylvie, qui est plus littéraire que moi, profitait de chaque occasion pour faire du français en faisant découvrir l'origine des mots qu'elle utilisait pendant ses cours de maths: (radian et rayon, scalaire et escalier, etc.) et les élèves  adoraient.

Mais moi, avec soufre, méthane ou même gravitation, mes ressources étymologiques étaient plus pauvres ou peut-être n’ai-je pas fait l’effort nécessaire ?

Lors de ce  premier matin malouin, la mer était haute, pas question de se baigner avant midi. 

Sylvie, propose de flâner dans le quartier chic de Paramé avant de déambuler sur la plage du Sillon .

 "Nous irons vers les remparts, plus tard, mon poussin"

 -Non, non et non, Sylvie, tu peux m'appeler mon lapin autant que tu veux, mais pas poussin, pas poussin, il me semble t'avoir longuement expliqué que je fus, avant de te connaitre, un poussin bleu harcelé, insulté, humilié, tu as oublié ?

 -Pardon mon chéri, oui, j'avais presque oublié et je pensais que la blessure de ce traumatisme si ancien était maintenant refermée. Je ne recommencerai pas, je te le promets.

 La majestuosité de l'architecture malouine de ce quartier aidant, Paul retrouva assez vite un état plus apaisé quand soudain, en levant les yeux vers la vitrine d'une spacieuse boutique proposant des chaussures pour femmes, il fit un demi-tour d'une rare brutalité. 

 " Que t'arrive -t-il, mon lapin ?

Comme Paul ne répondit pas, Sylvie se retourna et dirigea son regard vers le magasin qui semblait avoir provoqué le malaise de Paul et comprit immédiatement. La vitrine affichait en lettres majuscules et lumineuses quatre lettres fatales : NINA.

"Où vas-tu, de ce pas si vif, Paul ?

- Je rentre à l'hôtel, j'ai ressenti une petite douleur thoracique, mais tout va bien, maintenant.

-Ne me raconte pas de sornettes, j'ai vu, moi aussi, la vitrine du magasin de chaussures.

- Alors tu devrais me comprendre, je ne vais pas une fois de plus te saouler avec cette histoire ! 

- Tu ne m'en as vraiment parlé que très peu, Paul.

- Tu tiens vraiment à ce que je recommence ?

D'accord, puisque tel est ton désir, je vais te concocter un bref résumé. 

Mon séjour sous les tropiques m'a traumatisé. 

A la Réunion d'abord, j'avais trente ans, j'étais sexuellement très inexpérimenté, vierge du moindre tourment sentimental et je rêvais d'une vie classique, réaliste, d'un romantisme contenu, autrement dit j'étais un peu étriqué, niais, triste même. 

Très vite j'ai assez mal supporté les nombreuses attentes insistantes de mon entourage féminin.

Je sais bien que c'est très difficile à croire, mais c'est la vérité. 

Passons sur les assauts violents des malbaraises, les rares fois où je les ai évoqués, on m'a accusé de racisme. Mais les créatures métissées au teint mat clair presque blanc n'étaient pas les plus introverties. Je sais bien que les années soixante dix étaient une période de libération sexuelle et sans doute davantage encore dans les îles qu'en "métropole", comme ils disaient, mais tout excès est mauvais.

Le balancement quotidien de seins déshabillés sous ma barbe, bien soignée elle, je m'en suis très vite lassé, aussi étonnant que cela puisse paraître. 

Je me se sentais sombrer dans une sorte d'esclavage sexuel.

Et en fin de séjour, j'eus une expérience tellement  traumatisante que je suis encore incapable d'en parler.

Et c'est pour m' extraire de ce cloaque que je fis une demande de poste dans un lycée français de l'étranger sans savoir qu'on allait me proposer une autre île .

Voilà pour La Réunion.Je ne peux t'en dire plus aujourd'hui.

Maurice, maintenant, raconte-moi Maurice, mon lapin !

Non, non, tourment, gros tourment, douleur, grosse douleur, peux pas, peux pas.

- Tu arrêtes de faire l'idiot, s.t.p. Je veux savoir !

- Nina la pédophile, Nina la manipulatrice, a abusé de moi après avoir violé une de mes plus adorables élèves. Je savais que Nina était un nom de chienne, je viens d'apprendre aujourd'hui que c'est aussi  un nom de godasse et j'aurais avantageusement dû la traiter comme une vieille godasse, mais j'étais trop jeune, trop bon, trop naïf. Je suis incapable de t'en dire davantage.  Peut-être quand je serai plus vieux....

 - Ah, tu viens d'avouer, une fois de plus, tu ne me dis pas tout !

 - Un jour, tu sauras, mais c'est encore trop tôt . Quand je suis arrivé à Gérardmer, cela ne se voyait peut-être pas mais j'étais aigri, cassé. Si je ne t'avais pas rencontré, je ne suis pas sûr que j'aurais refait surface.

 A ces mots, Sylvie reste sans voix, une larme perle sur sa joue, mais elle se reprend très vite.

 “Allons nous baigner, lapin, la Manche s'est retirée pour nous faire de la place ; il ne faut  pas faire attendre les océans. “


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